Lolona N. Razafindralambo, Chercheur associé à l’ICMAA, Université d’Antananarivo ; chargée de cours au Département de Civilisations, nlrazafi@malagasy.com
Table des matières
IV. Acquisition du statut de tompon-tanindrazan
V. Déterminant économique
VI. Citoyens, chrétiens : Au-delà des identités traditionnelles ?
Conclusion
Fig. 4 : Exemples de groupe local
Les groupes locaux mainty correspondent, à quelques membres près, à leurs teraka, ce qui n’est pas le cas pour les fotsy pour lesquels les teraka sont plus étendus, la plupart ayant quitté la
région pour s’établir ailleurs (Fig.4). Pour les mainty, les mariages avec un conjoint non-originaire constituent une menace potentielle pour les teraka dans la mesure où ce
sont prioritairement dans ces circonstances que les membres des teraka quittent leur village d’origine. Ceux qui partent créent des liens de parenté (affinité) avec les habitants de leur village
d’adoption et ne reviennent presque plus dans leur village d’origine, rompant de fait avec leur teraka. En revanche, ce type de mariage (et sa résidence hors du village) est contrebalancé par les
mariages entre originaires qui lui doivent son existence (Fig.5).Le mariage avec des conjoints étrangers permet au mariage entre originaires d’avoir lieu en laissant des
conjoints disponibles pour ce type de mariage, c’est-à-dire des personnes n’appartenant pas aux mêmes groupes de parenté, au même teraka. Le mariage mainty étant strictement exogamique : il ne
peut avoir lieu entre membres d’un même teraka (Fig.5, III). Le choix d’un conjoint non-originaire permet également, en n’exerçant pas tous les droits sur le patrimoine
éventuel du teraka (ou des groupes qui le composent) d’équilibrer l’usage de celui-ci, au profit de ceux qui restent au village. Tous ces points visent à la reproduction, à la perpétuation, des
groupes locaux et par là, du teraka.
Pour les fotsy en revanche, les teraka ne se perpétuent pas grâce à l’existence des groupes locaux, qui eux-mêmes ne sont pas influencés par le type de mariage entre co-originaires ou non, leur
identité n’étant pas déterminée par leur appartenance à un teraka ou à un groupe local, c’est-à-dire par leur place au sein d’un groupe de descendance, l’attachement au tombeau est le signe de
leur statut. Contrairement aux teraka mainty qui sont, plus ou moins, identifiés à la somme des groupes locaux qui les composent, les groupes locaux fotsy ne sont qu’une fraction du teraka et,
dans la plupart des cas, ne résident pas là où est situé leur tombeau. L’usage du patrimoine est laissé aux membres des groupes locaux, cependant ceux qui partent continuent d’accomplir leurs
adidy en tant que membres du teraka (au temple, vis-à-vis des co-originaires, au tombeau, etc).
Figure 5 : Exemples d’alliances
Bien que la définition des groupes locaux soit la même pour les deux catégories sociales mainty-fotsy (deux générations issues de parents vivants, possédant ou exerçant en commun les droits sur
un patrimoine, résidant sur un même territoire), on peut voir ici deux conceptions différentes du teraka. Pour les mainty, il est lié au territoire sur lequel se trouve le tombeau, et se confond,
donc, en partie, avec les groupes locaux. Pour les fotsy, la résidence n’a pas d’incidence sur l’appartenance au teraka : seule la filiation à l’ancêtre à l’origine du teraka compte.
L’explication de cette différence pourrait être l’absence d’une idéologie de la descendance parmi les mainty :
Dans notre village d’Amboditany, l’absence de règle préférentielle de mariage parmi les fotsy conduit à un choix aléatoire, à première vue, des conjoints.
Pour les mainty, une proportion importante de mariages suit le même mouvement parallèlement à un choix dirigé vers des conjoints de même origine, les deux étant étroitement liés (Fig.5, II). Même s’ils n’ont pas d’idéologie de la descendance, ces mariages entre co-originaires peuvent favoriser la constitution d’un large groupe endogame.
L’histoire particulière de chacune des deux catégories fotsy et mainty détermine leurs règles de parenté. Les premiers ont tout d’abord été membres de
groupes, groupements définis par son endogamie et son inscription dans un territoire déterminé. À un niveau inférieur, et à mesure que les groupes s’affaiblissent, notamment lorsque les règles
qui les circonscrivent ne sont plus appliquées, les fotsy sont attachés à des teraka qui sont parents entre eux, parce qu’ils ont le même ancêtre et partagent le même tombeau. Le choix des
conjoints commence à se diversifier selon des critères autres que ceux qui sont définis traditionnellement (par exemple, l’endogamie de statut). Les différents groupes de descendance ne sont plus
liés à leur lieu d’origine par leur résidence mais par leur filiation à un ancêtre.
Les anciens andevo ont tout d’abord été répartis en différentes maisonnées. La génération qui est née au lendemain de l’abolition se tourne vers l’extérieur du village pour choisir ses conjoints,
pour plusieurs raisons, notamment la diversification des alliances et la peur de l’inceste. Dans les génération suivantes, en revanche, bien que la diversification des alliances continue, des
alliances sont établies à l’intérieur du village, transformant ainsi les voisins en alliés, puis en parents. La nécessité de l’entraide peut expliquer cette tendance, mais également la crainte de
la sorcellerie. Néanmoins, les unions exo-villageoises permettent l’existence des mariages entre co-originaires, garants de la perpétuation des teraka par leur présence continue dans le village
d’origine.
Deux traits essentiels distinguent donc la parenté fotsy de la parenté mainty. La filiation définit la parenté pour les fotsy, et l’alliance pour les mainty.
IV. Acquisition du statut de tompon-tanindrazana
Les tombeaux sont le symbole matériel des groupes et des groupes de descendance. De ce fait, ils présentent un fort contraste avec les habitations des vivants. Celles-ci sont des constructions
modestes en briques, de terre cuite ou non, ou en simple torchis, avec une toiture en tôle ou en tuile pour les plus riches, ou en paille. Les tombeaux, eux, de forme carrée, sont toujours en
pierre et en ciment28. Cette différence au niveau des matériaux utilisés est un reflet de l’opposition symbolique entre la maison et le tombeau :
Dans notre région d’Ambohitrandriamanitra, les sépultures des anciens andevo n’ont été que de simples caveaux, lesquels sont peu identifiables malgré une petite monticule de terre qui les
surmonte servant à signaler aux passants l’emplacement d’une tombe. Mais tous les teraka mainty d’Amboditany ont maintenant un nouveau tombeau. En effet, dès que les familles arrivent à mettre de
l’argent de côté, elles achètent un terrain et construisent un tombeau pour placer leurs ray aman-dreny auparavant enterrés dans ces caveaux. Dans ces tombeaux sont maintenant regroupés leurs
morts, des plus anciens aux plus récents. Par leur aspect extérieur, rien qui puisse indiquer le statut des propriétaires ne distingue les tombeaux des fotsy de ceux des mainty29, si ce n’est une
différence au niveau des matériaux utilisés ou de la taille, qui dénote plus une différence d’ordre économique.
Le rituel de l’enterrement ne revêt pas de signification particulière pour l’ensemble d’un groupement de parenté. Non seulement il est accompli dans l’urgence de l’événement et le choix du
tombeau peut être dans ce cas provisoire, en plus, il n’implique d’une part que la famille proche du défunt et d’autre part, les voisins pour l’essentiel des préparatifs (Bloch). Le famadihana,
par contre, confirme le choix du tombeau et consacre le statut d’ancêtres dispensateurs de bénédiction à l’ensemble des descendants. Ces ancêtres sont maintenant à l’origine d’un groupe de
descendants dont l’unité, la permanence et le point de cohésion sont représentés par leur tombeau. Et c’est par le tombeau que ces ancêtres transmettent leur bénédiction à leurs descendants. Le
famadihana, rituel de bénédiction, est le rituel qui permet de réactualiser les liens qui tiennent ensemble les ancêtres, leurs descendants, la terre sur laquelle ceux-ci vivent et ceux-là sont
enterrés :
D’autre part, ce sont les ancêtres qui légitiment la présence de leurs descendants sur un territoire. Par le famadihana, les descendants des ancêtres du tombeau réaffirment leur attachement à ce
territoire. Pour les fotsy, l’antériorité de leur présence légitime leur attachement au territoire, et ils n’ont donc pas besoin de le réaffirmer comme les mainty31. D’où l’importance attachée
par ces derniers à l’accomplissement de ce rituel de manière régulière sinon dès que les possibilités financières de la famille le permettent. À son accomplissement est lié également le statut de
ceux qui l’organisent : le nombre d’invités, la « qualité » des invités, la somme dépensée, ... Plus une famille est en vue, plus la fête doit être retentissante.
Les représentations font de la tombe un simple lieu d’ensevelissement, par opposition au tombeau source de bénédiction et symbole de l’unité du groupe et de son lien au territoire. Les
funérailles ne peuvent être accomplis sur les tombes, et donc impossibilité pour les morts de devenir ancêtres. La promiscuité et l’absence d’ordonnancement à l’intérieur y règnent, la hiérarchie
parents-enfants, aîné-cadet (et éventuellement femme-homme) n’est pas respectée puisque, d’après les descriptions, les corps sont jetés à l’intérieur. La tombe est également caractérisée par son
manque de visibilité, signe de la position en marge de ceux qui y sont enterrés et de ceux qui doivent l’être. La tombe ne peut donc être liée à l’existence d’un groupement de parenté. La tombe,
et la non-possession de tombeau, sont également liées au statut. Les andevo ont été hors de parenté, et n’ont pas eu d’ancêtres ni n’ont pu le devenir (ny andevo tsy mba raza, dit-on chez les
Sakalava : litt. « les andevo ne sont pas des ancêtres »). Les tombeaux se présentent différemment des tombes. Ils sont solides, visibles, les corps y sont posés selon un ordre jugé naturel, tous
les morts peuvent y être regroupés et en même temps ils sont identifiables (du moins sur trois générations, les descendants peuvent s’identifier à un ancêtre) et des rituels peuvent y être
accomplis qui permettent l’ancestralisation des morts et la réception de leur bénédiction. Ils matérialisent l’attachement aux ancêtres et au tanindrazana. Le tanindrazana est la terre héritée
des ancêtres, sur laquelle ils ont vécu puis sont enterrés. À leur tour, leurs descendants y seront enterrés, créant ainsi une continuité entre la communauté des ancêtres et celle des vivants,
mais également la perpétuation du groupe. Le tombeau et le rituel du famadihana qui lui est lié permettent la transformation des morts en ancêtres et donc celle de la localité où se trouve le
tombeau en tanindrazana. Ils matérialisent également les groupes de descendance. La construction du tombeau peut donc être le point de départ de la constitution d’un groupe de descendance qui ne
peut exister sans lui, finalisée par l’accomplissement du famadihana qui réactualise régulièrement le lien aux ancêtres et au territoire.
L’importance symbolique du tombeau ainsi que les ressources matérielles nécessaires à sa construction en font l’élément central du patrimoine du groupe de descendance, dont il permet, mais marque
également l’existence. Par rapport aux autres biens qui forment le patrimoine, le tombeau a un statut particulier : il appartient à tous les membres du groupe, et en même temps, n’appartient à
personne en particulier. La notion de patrimoine repose notamment sur le fait que les biens qui le forment ont été transmis de génération en génération. Son existence atteste de deux choses. Tout
d’abord, avoir un bien hérité montre l’appartenance à un groupe de descendance et partant, l’existence d’un ancêtre. Le deuxième point ne peut être séparé du premier : il s’agit du statut. Pour
les deux catégories de la population, les fotsy d’un côté, les mainty de l’autre, le patrimoine tient des fonctions contradictoires : revendication du statut des ancêtres pour les premiers,
acquisition d’un nouveau statut qui n’est plus celui de leurs ancêtres pour les seconds. D’où l’insistance des descendants d’anciens andriana quant à l’ancienneté, supposée ou réelle, de leur
patrimoine. D’où leur attachement à l’affirmation selon laquelle les biens des descendants d’anciens andevo proviennent de dons de leurs ancêtres, une certaine manière de dire que la région
d’Ambohitrandriamanitra a appartenu aux anciens andriana. Cela illustre la conception fotsy du patrimoine selon laquelle les transactions et l’échange de biens ne peuvent suivre qu’une direction
: des fotsy propriétaires aux mainty acquéreurs, ou des fotsy donateurs aux mainty donataires.
Le patrimoine est étroitement lié à l’existence des groupements de descendance. Il ramène ceux-ci aux ancêtres, au territoire, mais également aux liens entre descendants. Le patrimoine est
légalement la propriété du teraka (ou d’une branche du teraka) sur laquelle tous les membres détiennent les mêmes droits, droits exercés par ceux qui font partie des groupes locaux, droits
dormants pour ceux qui partent. Le cadastre a permis de délimiter le patrimoine de chaque teraka et a consacré la propriété. Les différentes successions ne sont pas toujours enregistrées, d’une
part à cause des frais importants que cela occasionne, d’autre part pour éviter le morcellement. Le morcellement, conséquence de l’augmentation des descendants, s’observe dans les faits. La
partition du patrimoine a notamment pour conséquence la segmentation des branches du teraka. L’intégrité même fictive du patrimoine renvoie à l’unité du teraka. Plus que pour sa valeur
économique, le patrimoine est donc maintenu pour sa valeur symbolique. Pour certains groupes, et plus particulièrement pour les descendants d’anciens andriana, il est en relation avec le statut :
leurs tombeaux et leurs terres se trouvent sur la colline d’Ambohitrandriamanitra. Mais plus généralement, l’existence d’un patrimoine définit la relation entre anciens dominants (les descendants
d’anciens andriana) et anciens dépendants (les descendants d’anciens andevo). Pour les premiers, ces derniers ne peuvent posséder que ce que les anciens maîtres ont accordé à leurs anciens andevo
(« tany natolotra ny ankizy » : litt. « terres données aux enfants », le terme « enfant » rappelant justement le statut de dépendant. Le patrimoine est donc un élément constitutif de l’identité
des descendants d’anciens andriana. Dans le discours, ceux-ci soulignent constamment l’importance de leur patrimoine, mais passent sous silence leur amenuisement à la suite de ventes successives.
Il est probable que, à l’abolition, les biens des anciens andevo n’ont pas été importants (voire inexistants pour certains), mais ceux-ci ont pu constituer un patrimoine grâce à l’achat de
terres. Les mainty n’accordent pas d’importance à la manière dont ces biens ont été acquis, leur valeur venant du fait qu’ils ont été transmis par les ancêtres. Ils sont ainsi nantis d’une charge
symbolique plus importante que les biens plus récemment obtenus, ces derniers participant plus au prestige individuel.
Les anciens andriana se réclament de l’ancêtre à l’origine de la région. La position hiérarchique des anciens andriana est ainsi liée également à leur antériorité dans la région. À l’autre
extrémité de l’échelle sociale, les anciens andevo ont été sans ancêtre et sans descendants. Dans la société merina actuelle, la position des descendants des anciens andriana ne se traduit plus
dans les mêmes termes politiques et économiques, mais idéologiques. Le seul moyen de revendiquer leur ancienne position est de maintenir le lien à l’ancêtre fondateur, et cela par l’emplacement
de leur tombeau d’une part, par leur patrimoine, d’autre part. Ils sont les tompon-tanindrazana (« propriétaire de la terre des ancêtres ») par excellence. Plusieurs éléments définissent le
statut de tompon-tanindrazana et les distinguent des non-originaires (mpiavy), tous se ramenant à l’existence d’un ancêtre : un tombeau, un groupe de descendants, le patrimoine dont l’unité
reflète l’unité du groupe de descendants. Les tompon-tanindrazana se distinguent surtout des non-originaires lors des différentes occasions qui rassemblent les villageois, que ce soit lors de
grands rituels comme les famadihana ou dans les assemblées villageoises auxquels ils ne prennent pas part. Ils n’ont pas d’ancêtres dans la région, et donc n’y possèdent pas de patrimoine. Les
descendants d’anciens andevo, bien que descendants de « ceux qui sont arrivés après », ne peuvent pas être assimilés à des non-originaires. L’ancestralisation (construction de tombeau, rituels
permettant d’instituer des ancêtres) consacre l’existence de groupes de descendants et d’un patrimoine et constitue donc une forme d’ascension sociale. Les mainty dont les ancêtres n’ont pas
quitté le territoire de leurs anciens maîtres adoptent les valeurs de ces derniers. De ceux-ci les fotsy disent qu’ils connaissent bien les usages (« mahalala fomba »), sous-entendu les usages
(ou valeurs) des fotsy. L’ascension sociale ne peut être séparée du prestige individuel, c’est-à-dire de la réussite économique.
V. Déterminant économique
L’agriculture reste l’activité la plus pratiquée dans le village, bien qu’il soit difficile de déterminer le nombre de personnes qui s’y consacrent : les personnes qui ont une autre activité y
passent une partie de leur temps libre ; même les enfants, après l’école, aident les parents à s’occuper des animaux ou à arroser les légumes. Dans chaque maisonnée, une personne au moins
s’occupe de culture et/ou d’élevage. Les terres sont exploitées soit par leurs propriétaires eux-mêmes, soit en faire-valoir indirect, par le métayage ou la location. Les propriétaires fotsy sont
les plus nombreux à adopter cette deuxième solution. Non seulement ils possèdent plus de terres, mais ils sont dans l’impossibilité de les cultiver : ils ne disposent pas des moyens matériels
suffisants pour engager des journaliers. Aussi ils mettent leurs terres en location ou en métayage. Ce faire-valoir indirect constitue également pour les propriétaires fotsy un apport non
négligeable d’argent et de produits agricoles. C’est la raison pour laquelle le métayage est préféré dans la riziculture. Entre mainty, le faire-valoir indirect se pratique également, mais la
plupart du temps dans le cadre de la parenté. La relation de métayage et de location ne semble pas toujours suivre d’autres relations préalables, comme entre les descendants d’un ancien maître et
les descendants de leurs anciens andevo.
À la pratique de l’agriculture est lié le problème de l’accès aux terres, le principal moyen de production, dont la distribution inégale entre fotsy et mainty serait à l’origine de la dépendance
économique de ceux-ci à l’égard des premiers. Ce trait caractériserait la situation des mainty, et contribuerait à les maintenir dans un statut inférieur (Razafindratovo, Bloch, Evers,
Rakotomalala & alii), un statut de dépendant. On peut remarquer que quelques ménages mainty ne vivent pas de l’agriculture (donc ne dépendant pas des terres que peuvent fournir les fotsy), et
le nombre de personnes qui s’y consacrent a diminué également. D’autre part, la préférence des jeunes pour d’autres métiers n’en est qu’à ses débuts. Le développement des industries à la
périphérie de la ville ne peut qu’accélérer ce processus. Ces derniers sont attirés par le mode de vie urbain (mode d’habillement ou musique) sans toutefois avoir à rêver de quitter la campagne,
alors que l’agriculture est liée à la ruralité.
De leur côté, les fotsy redoutent que leurs terres ne restent non cultivées, ce qui pourrait arriver s’il ne se trouve personne dans le village (ou dans la région) pour les travailler. Ils
parlent explicitement de leur dépendance vis-à-vis des mainty (« on doit se montrer conciliant parce qu’on a besoin d’eux »), d’autant plus qu’eux-mêmes sont dans l’impossibilité de les cultiver.
Néanmoins, les fotsy ont en général un niveau de vie plus élevé que celui des mainty. Cependant, alors qu’auparavant le travail dans l’administration a été la seule instance permettant une
ascension sociale, le développement des industries devient un instrument permettant de sortir de l’ancienne condition, d’autant plus que le niveau d’instruction qui y est requis n’est pas élevé :
savoir lire et écrire, et éventuellement coudre, broder, ou tricoter. Cela permet notamment aux femmes d’échapper au métier d’employée de maison, dorénavant perçu négativement par les villageois,
y compris par les plus pauvres : être employée de maison est rapproché de l’occupation des anciens andevo. Alors que la dépendance des fotsy vis-à-vis de la main-d’œuvre mainty est clairement
exprimée, les mainty impliqués dans le régime de métayage et de location ne représentent pas cette situation sous cet angle de la dépendance économique.
La relation à la terre est représentée comme une reproduction de l’image de l’ancienne domination et permet aux fotsy d’affirmer leur statut supérieur, et place ainsi l’économie au centre des
relations entre les mainty et les fotsy. Mais l’évolution de la situation économique des uns et des autres fait que leur relation n’est plus basée sur une dépendance. Cependant, les fotsy
continuent à se considérer comme faisant partie d’une catégorie de dominants.
VI. Citoyens, chrétiens : Au-delà des identités traditionnelles ?
Dans les représentations, la division de la société merina en deux catégories sociales mainty et fotsy se traduit également en terme confessionnel : les mainty seraient catholiques, et les fotsy
protestants. Tous les tompon-tanindrazana habitants d’Amboditany appartiennent à la religion protestante. Certains groupes locaux fotsy appartiennent au temple d’un autre village de la région,
alors que les membres de teraka mainty établis dans ces villages restent attachés à celui d’Amboditany. Les réseaux de parenté structurent l’organisation du temple. Membres du bureau et diacres,
tous élus, sont issus de quelques groupes locaux et teraka. Cependant, malgré l’importance numérique des mainty parmi les fidèles, les fotsy sont majoritaires au sein des instances de décision.
Au nom de leur ancien statut de dominants, les fotsy essaient de maintenir leur position, notamment en détenant toutes les fonctions de responsabilité. La seule contestation possible pour les
mainty est d’adopter une position en retrait.
Les ancêtres servent aux fotsy à maintenir une position de dominants. Les ancêtres permettent à leurs descendants mainty de sortir de leur ancien statut de dépendant, sans pour autant accéder à
celui des fotsy. Les mainty intériorisent cette forme de hiérarchie, de la même façon qu’ils ont pris à leur compte les stéréotypes des fotsy à leur égard. Au même titre que le tombeau et le
patrimoine, l’appartenance à la communauté du temple constitue pour les mainty un des signes de leur enracinement au village. Ainsi résidence, tombeau et ancêtres, affiliation religieuse font
partie d’un même ensemble assurant l’appartenance à un territoire, le statut de tompon-tanindrazana.
L’organisation du village est similaire à celle du temple. Les membres du fokontany (la circonscription administrative de base), désignés par le maire de la commune, sont majoritairement fotsy.
Il en va de même des différents comités et associations qui regroupent les villageois, que leurs dirigeants soient élus ou nommés. Une des explications de cette position des fotsy est leur longue
pratique de l’administration : ils savent profiter des opportunités qu’elle offre et la manipuler à leur profit.
Toute forme de pouvoir ne peut être séparée du statut de tompon-tanindrazana. Les étrangers ne peuvent y accéder. Les mainty ont affirmé leur statut de tompon-tanindrazana, mais malgré cela, ils
n’ont pas le même rang que les fotsy. Ceux-ci tiennent le pouvoir dans le village, et cela au sein d’instances dont l’organisation a été élaborée en dehors du cadre des relations mainty-fotsy,
que ce soit dans le temple ou dans le fokontany. La différence entre les fotsy et les mainty réside en ce que les premiers légitiment leur position par leurs ancêtres. Les seconds en revanche
valorisent le statut acquis : quelques individus jouissent de prestige du fait de leur réussite économique. C’est parmi eux que leurs teraka choisissent leurs représentants au temple ou au sein
du fokontany. Cependant, malgré l’importance numérique des mainty dans le village, ceux-ci semblent accepter cette domination des fotsy qui ne s’exprime pas (ou de moins en moins) dans les autres
domaines de la vie sociale que ce soit politique ou économique. Néanmoins, leur non-participation à certaines instances de prise de décision, par leur silence ou leur absence, est une forme de
contestation de ce pouvoir : ils s’abstiennent volontairement de la parole qui est l’instrument des dominants.
Conclusion
Le processus de construction d’une nouvelle identité par les anciens andevo a commencé au moment de l’abolition de l’esclavage de septembre 1896, notamment par le départ soit de la maison des
anciens maîtres soit de la région d’Ambohitrandriamanitra. La parenté est l’élément qui structure cette construction. Aussi, des alliances entre habitants mainty du même village, nés au lendemain
de l’abolition, sont établies. Dans les générations suivantes, en revanche, le choix des partenaires matrimoniaux est plus diversifié. On pourrait l’expliquer par la nécessité d’établir des
réseaux en dehors du village. Les alliances des groupes mainty respectent la règle de l’exogamie qui prohibe les unions entre membres d’un même teraka. L’application de cette règle rend
indispensables les unions exo-villageoises puisqu’elle permet de laisser disponible des partenaires pour les alliances entre originaires. Ces différentes unions dessinent le contour de
groupements de descendants. Pour les mainty donc, l’existence de groupements de parenté remonte aux ancêtres fondateurs anciens andevo affranchis par l’administration coloniale alors nouvellement
installée. Leurs descendants doivent assurer une présence continue sur leur tanindrazana, d’où la nécessité d’effectuer des mariages entre co-originaires.
Pour les fotsy, en revanche, la situation est différente. Leur identité est établie, non pas par leur parenté comme les mainty, mais par leur seul lien avec le tombeau de leurs ancêtres : leurs
teraka et groupes de résidence sont parents parce qu’ils appartiennent au même tombeau. Aussi, bien qu’ils soient nombreux à avoir quitté le village, ils restent attachés à leur tanindrazana.
C’est la raison pour laquelle également, le choix des partenaires matrimoniaux est résolument exogamique et « aléatoire », c’est-à-dire ne suivant aucune préférence liée à la préservation du
statut ni du patrimoine. Leurs conjoints sont considérés comme fotsy parce qu’eux le sont.
L’existence même du teraka est attachée à l’élément fondamental qu’est le tombeau. Alors que les teraka fotsy ont gardé pour la plupart leurs anciens tombeaux, les teraka mainty ont tous
construit de nouveaux tombeaux. Le passage de la tombe au tombeau est le signe de l’existence de teraka qui lui est désormais lié. Le lien du teraka avec le tombeau est affirmé par
l’accomplissement du rituel du famadihana au cours duquel les ancêtres transmettent la bénédiction à leurs descendants. La signification de ce rituel est différente pour les mainty et pour les
fotsy. Pour les mainty, son accomplissement a pour but de renouveler régulièrement l’enracinement des teraka au territoire, au tanindrazana, et à une communauté. En revanche, les fotsy ne
pratiquent généralement que le famadihana de transfert (à la construction d’un nouveau tombeau, ou pour ramener un défunt dans son tombeau ancestral). Ils sont motivés par le fait de regrouper
ensemble les morts dans le tombeau dispensateur de bénédiction.
Par leur tombeau, leur patrimoine, et leurs ancêtres, les descendants des anciens andevo sont devenus tompon-tanindrazana au même titre que les descendants des anciens maîtres. Néanmoins, malgré
l’acquisition de ce statut par les mainty, statut reconnu d’une certaine manière par les fotsy, ceux-ci n’acceptent pas que les mainty aient les mêmes droits qu’eux. Cela est visible notamment au
temple et au sein du fokontany où leur position de dominants n’est pas disputée. Ils détiennent toutes les positions de pouvoir, et les charges détenues par les mainty sont celles que les fotsy
leur ont attribuées. Cette inégalité entre mainty et fotsy peut être observée également dans le maintien des anciens termes relatifs à l’ancienne hiérarchie sociale, comme ankizy ou andevo (ou
mainty), qui deviennent l’opposé d’andriana (ou fotsy) ; dans l’adoption de conduites d’évitement qui établissent une barrière entre les fotsy et les mainty, et dont la raison invoquée est la
crainte de la sorcellerie ; ou dans les valeurs attachées au patrimoine.
Le statut de tompon-tanindrazana des mainty ne peut plus être remis en question. Pour que les fotsy puissent continuer à revendiquer le statut d’anciens dominants, il est indispensable pour eux
de maintenir les mainty dans un statut d’inférieurs, de dépendants.
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